Plagiat
Mais il n’y a pas que de la nourriture au marché. En fait le commerce a largement débordé des aires qui lui étaient réservée au départ pour s’étendre sur les trottoirs et les rues sur des kilomètres. Y a de tout, une ballade le samedi entre les 67h, andravoahangy et Isotry donne un peu le tournis, des fleurs des vêtements des guitares de la plomberie des pièces détachées de voitures des téléphones portables des pâtisseries des chaises rococo du matériel scolaire des livres d’occasions des pierres précieuses des canards en soubique des robes de mariée des CD de WindowsXP des drapeaux malgaches, etc, tout ce qui se vend se trouve au marché à Tana. Y a pas que du matos y a aussi les services qui sont proposés : loueurs de téléphones portables, porteurs (mais pas pour porter les portables, hein) écrivains publics, réparateurs en tout genre, capitonneurs, etc, même les prostituées sont là, en plein jour près des ferrailleurs.
C’est très joli et j’adore ça, ça fait vraiment une chouette ballade sans risque de s’ennuyer. En plus c’est vivant, la foule est présente en masse, un peu façon grande braderie de Lille.
Mais c’est pas forcément du commerce nickel propre équitable sans défaut.
Par exemple, les livres d’occasions. Je suis plutôt du genre gros lecteur et j’aime bien fréquenter les librairies. Ca tombe bien, y a carrément un quartier entier des pavillons à Ambohijatovo qui est occupé par des bouquinistes. C’est plutôt sympa, des petits kiosques tranquilles avec chacun leurs piles de bouquins un peu moisis, chacun plus ou moins spécialisés, on trouve les étals suivants:
- livres scolaires
- littérature marxiste, avec des pamphlets révolutionnaires africains parfois plutôt gratinés.
- ouvrages sur l’histoire africaine.
- Bouquins à l’eau de rose genre Harlequin. Le plus gros succès, y a tout le temps une abondante clientèle féminine à ce stand.
- Livres de poches
- revues européennes défraîchies style ParisMatch, L’ordinateur Individuel ou NewLook.
- On trouve aussi quelques ouvrages techniques hyper-spécialisés et parfaitement invendables, genre physique du plutonium ou traité de microchirurgie oculaire en russe (j’invente pas !)
Ca fonctionne un peu comme une bibliothèque, on vient y acheter un polar pour 10000fmg et on le rapporte une fois lu, il est repris pour la moitié de la somme (ça c’est pour moi vazaha, il y a sûrement moyen de mieux se débrouiller) Moi je suis amateur uniquement de romans. Y a pas les dernières nouveautés mais je suis pas difficile et jusqu’ici j’ai trouvé mon bonheur à chaque fois. Le gros souci c’est qu’absolument tous les romans que j’ai acquis portent des tampons «Bibliothèque de l’alliance française ». Fuck. C’est on ne peut plus déplaisant. J’aurais pu avoir l’impression de fréquenter une petite oasis d’intellectualisme, un gentil cercle de libraires sympathiques, mais non, raté, tout cela n’est que de la revente de bouquins volés, du trafic absolument pas citoyen. Berk, voler dans les bibliothèques, c’est le niveau zero de la rapine, trop facile et sans aucune noblesse façon Robin des bois.
Ca ne me chagrine que parce que je suis une grosse oie blanche vazaha. Les bouquinistes n’en ont résolument rien à foutre, c’est pas eux qui ont piqués les bouquins, eux ils les ont achetés et donc c’est normal qu’ils les revendent, ça s’appelle du commerce et certainement pas du recel, d’ailleurs est ce qu’il y a seulement un mot en malgache pour dire « recel » ? C’est un peu comme « contrefaçon » ou « copyright », c’est pas des mots locaux tout ça. J’imagine qu’un inspecteur des douanes françaises qui viendrait se balader dans les allées des marchés de Tana y ferait une crise cardiaque au bout de 12 secondes. C’est d’un loufoque décomplexé total. Y a bien sûr les grands classiques comme les lunettes Gucci à 10000fmg, les 501 moins cher au kilo que la serpillière ou bien les Nike en pneu réchappé. Y a aussi les spécialités locales comme les saphirs taillés dans des bouteilles de THB. Mais ça c’est rien. La vraie hallucination c’est les motos chinoises en pur toc siglées joyeusement KTM. Les ateliers MP3 qui vous proposent le package téléchargement + gravage de tous les tubes que vous souhaitez. Les loueurs de VCD pirates. O ne peut rien reprocher, puisque les chaînes de télévision, y compris présidentielles, ne se gênent pas pour diffuser des films piratés, parfois avant même qu’ils ne soient commercialisés ailleurs dans le monde. Les spots publicitaires entre les films, même topo, ce sont souvent des plagiats de pubs françaises (mais en colorisé sursaturé, les vidéastes malgaches aiment bien que les couleurs claquent sans nuances). Dans le registre artistique il est aussi amusant d’aller acheter des partitions pour guitare, on se retrouve avec un paquet de feuilles photocopiées fièrement tamponné du nom du magasin revendeur !
Ici, tout cela est parfaitement normal, et j’ai bien peur que ce soit une norme mondiale et que l’anomalie ce soit les pays occidentaux. Je connais un pakistanais qui est venu à Mada faire du commerce : il a débarqué à Tana avec une valise d’échantillons de bonbons et il fait le VRP chez les revendeurs. C’est de la camelote frelatée dégueulasse , mais siglée Cadburry, Nestlé et autres. C’est vraiment intéressant de discuter avec ce type et d’écouter sa vision de la mondialisation. Il est à un milliard de km d’accepter les notions de plagiat ou contrefaçon, tout ça c’est des entraves au commerce, point barre. Pour lui les clients recherchent des bonbons cadburry mais moins cher, lui il les fournit, quel mal à ça ? C’est moins bon ? Si c’était vrai y aurait pas de clients. C’est fabriqué par des gamins de moins de douze ans et la recette comprend 50% de produits cancérigène ? faut pas exagérer. Pareil pour les loueurs de vcd pirates, y a des films dispos sur internet, des clients qui veulent voir des films et du matériel de gravage : parfait, ca les fait vivre et tout le monde est content. Non ? Kwa ? les musiciens stars malgaches sont obligés d’aller faire des concerts en France parcequ’ils ne gagnent pas un radis sur les millions de cd vendus sous le manteau à Mada ? baaaah, c’est des histoires tout ça, ils sont hypra-riche les musicos. Fait pas chier avec ta morale, nous on fait du business. Variante exploitant la culpabilité de l'ancien colon: il faut bien gagner sa croute et payer l'écolage des gamins.
Par kisifi, Mardi 12 Septembre 2006 à 19:18 GMT+2 dans mada (article, RSS)

(bon, c'est juste que je suis très lente à écrire alors Firefox a rechargé la page, changeant la question fatale: "désirez vous vraiment laisser un commentaire ou n'êtes-vous qu'un vilain robot spammeur ?"





